Conférence nationale : priorités pour éviter un nouvel échec

La Conférence nationale à venir est censée identifier les causes des crises politiques qui se répètent et y apporter des solutions. Ce ne sera pas la première fois que le pays affiche une volonté de se pencher sur ses maux : on rappellera le Congrès national populaire de septembre 1972, les deux Concertations nationales de 1990, le Forum national de mars 1992 et les Assises nationales de 2009 suivies de la Conférence nationale de septembre 2010. Toutes ces rencontres avaient fait suite à une (…) - Politique

Conférence nationale : priorités pour éviter un nouvel échec

La Conférence nationale à venir est censée identifier les causes des crises politiques qui se répètent et y apporter des solutions. Ce ne sera pas la première fois que le pays affiche une volonté de se pencher sur ses maux : on rappellera le Congrès national populaire de septembre 1972, les deux Concertations nationales de 1990, le Forum national de mars 1992 et les Assises nationales de 2009 suivies de la Conférence nationale de septembre 2010. Toutes ces rencontres avaient fait suite à une crise politique majeure.

Si Madagascar est amenée, encore une fois, à se mobiliser dans un tel exercice de réflexion, c'est parce qu'aucune des expériences précédentes n'est parvenue à prévenir durablement le retour des crises. À cela, Il y a une raison simple mais centrale : ceux qui ont les véritables leviers du pouvoir cherchent seulement à renforcer leur emprise et font barrage à tout ce qui pourrait la réduire. Les thèmes des élections libres, de la bonne gouvernance ou de l'unité nationale suscitent quand on les évoque un enthousiasme quasi-unanime. Toutefois, la volonté de les mettre en œuvre varie selon que l'on appartient à la classe politique ou à la société civile, au pouvoir ou à l'opposition. Il faut par conséquent être conscient sur la réalité du patriotisme à géométrie variable selon les personnes et leurs intérêts politiques ou économiques.

Il y a donc un grand écart entre deux perspectives : celle de ceux qui cherchent sincèrement à réaliser leur ambition pour le pays et celle de ceux qui cherchent sincèrement à réaliser leurs ambitions personnelles. Il ne s'agit pas ici d'un artifice rhétorique, mais d'une distinction fondamentale. Celle qui sépare l'organisation d'élections équitables de celle d'élections simplement gagnables. Celle qui distingue une justice impartiale d'une justice instrumentalisable. Celle qui oppose la lutte contre la corruption à la lutte contre la seule corruption des autres. Et ainsi de suite. On pourrait donc gloser sur le contexte d'organisation du nouveau millésime de la Conférence nationale et lister les interrogations qui autorisent une défiance légitime, que ce soit à cause du comportement des autorités de la Refondation ou de la clairvoyance sur les tares du système politique.

On pourrait montrer, à la lumière des nombreuses expériences passées, que la Conférence nationale risque de n'être un énième prétexte pour légitimer des décisions prises dans l'intérêt de ceux qui y voient un tapis rouge sur le chemin de leur soif de pouvoir, et qui ont la puissance et les moyens nécessaires pour les « souffler » aux participants. Par exemple, pour empêcher la candidature d'Untel.

Cinq thèmes majeurs

Tout en étant lucides sur les problèmes, contraintes et interrogations légitimes au sujet des acteurs du moment, nous choisissons aujourd'hui de proposer à titre de contribution à la Conférence nationale une réflexion sur les thèmes principaux à considérer. Les urgences sont nombreuses, et la lucidité nous avertit qu'on ne peut pas espérer tout gérer simultanément. Cela étant dit, les cinq points suivants nous paraissent prioritaires car leur traitement insuffisant alimente directement les frustrations qui nourrissent l'instabilité politique systémique :

  1. La mise en place de garde-fous institutionnels destinés à prévenir les atteintes aux valeurs démocratiques, souvent justifiées au nom d'une prétendue « démocratie à la malgache » fondée sur le droit du plus fort du moment : répression des revendications, élections non transparentes, violations des libertés fondamentales, fabrication de dossiers judiciaires, etc.
  2. La mise en place d'organismes de contrôle véritablement indépendants pour servir de remparts contre la violation des principes de bonne gouvernance : corruption, impunité, gaspillage des finances publiques etc. Quelle indépendance réelle peuvent avoir les organismes de contrôle qui sont en quasi-totalité sous la tutelle de la présidence de la République ?
  3. La création d'un cadre incitatif à l'entreprenariat, offrant des garanties juridiques aux investissements privés et une protection contre la corruption, mais imposant également de véritables obligations en matière de fiscalité et de responsabilité sociale et environnementale.
  4. La consolidation de l'unité nationale afin de dépasser les clivages hérités du passé. Elle suppose notamment une décentralisation effective, dont les échecs successifs ont nourri des frustrations légitimes dans les régions qui s'estiment défavorisées, ainsi qu'une véritable politique de renforcement de la citoyenneté.
  5. La mise en place d'un véritable État de droit, avec un ministre de la Justice qui incarne personnellement un idéal de justice, de probité et de dignité ; des magistrats qui ne mettent pas la justice au plus offrant ; un système judiciaire qui protège l'égalité de tous devant la loi. Sans oublier la mise en place de garde-fous contre la politisation de l'administration.

De manière transversale à ces cinq points, il y a le développement d'une véritable vision nationale, fondée sur un diagnostic sincère du passé et sur des orientations claires pour l'avenir. Pour de nombreux pays, l'intelligence artificielle et la robotique constituent désormais un champ de bataille. De nombreux autres nations ouvrent des débats de société pour tenter de définir un cadre de vie pour l'avenir. Des pays africains envoient des satellites dans l'espace. Pendant ce temps, les Malgaches en sont encore à se demander à quelle heure le courant et l'eau potable vont revenir (s'ils reviennent) ; comment empêcher Rakoto de procéder aux habituelles fraudes électorales, et surveiller Ranaivo au cas où il serait tenté de piquer dans les caisses de l'État.

Velléité ou crédibilité ?

Si cette nouvelle Conférence nationale ne se penche pas sérieusement sur ces problèmes et n'y apporte des solutions, elle ne sera qu'une réunion de plus, inutile et inefficace. En attendant la prochaine qui sera probablement provoquée une nouvelle fois par un pouvoir obtenu en-dehors des urnes et cherchant à se donner une légitimité. Il y a une vérité aussi désagréable à lire qu'à écrire : si Madagascar échoue encore une fois à réduire les facteurs crisogènes de sa vie politique, la prochaine crise pourrait prendre une dimension encore plus dangereuse que les précédentes. Il suffit de voir la prolifération actuelle de propos tribalistes sur les réseaux sociaux, sous couvert de fédéralisme.

Enfin, aucune Conférence nationale ne sera efficace sans règles claires sur la représentativité des participants, la transparence des débats, le mode d'adoption des décisions, le calendrier de leur mise en œuvre et le mécanisme chargé d'en assurer le suivi.

Au vu des retours des participants aux démarches préalables menées jusqu'ici par le pouvoir exécutif de transition, notamment les assises régionales, la circonspection et l'exigence d'une méthodologie davantage à la hauteur des enjeux sont de mise. Quasiment toutes les réunions s'étaient notamment caractérisées par des invitations à participer lancées très tardivement, un cadre de travail non communiqué à l'avance, des cloisonnements des groupes de travail très discutables et des animateurs confondant les responsabilités de modérateur et celles de contributeur, sans compter bien d'autres joyeusetés. Pour voir si le comité technique de la Concertation nationale, lui-même nommé dans une certaine précipitation début septembre, sera en mesure de redresser la barre, il faudra observer comment les formations d'animateurs au niveau des districts qui sont prévues du 24 au 28 septembre se passeront, avant les consultations au niveau des communes à partir du 5 octobre..

On rappellera qu'il y a trente ans, un exercice de prospective mené par les Nations unies à Madagascar avait établi pour Madagascar trois scénarios possibles, sous forme d'allégorie maritime, à l'horizon 2030 : celui du boutre, de la goélette et du paquebot. Nous rappelons ici l'un d'entre eux, et laissons à nos lecteurs le soin d'évaluer la situation actuelle par rapport à ce scénario écrit il y a trois décennies.

Le scénario du 'boutre' décrit le sort d'un équipage divisé, sur un bâtiment vétuste, sur une mer démontée. (…) [Le] pays ne parvient pas à se doter d'institutions démocratiques, le poids de sa dette l'écrase, la 'fracture sociale' s'accentue, la dégradation de l'environnement rural et urbain, l'explosion du secteur informel et la croissance démographique, ruinent le peuple malgache. Les famines engendrent des troubles sociaux. (…) Un obscur vaisseau fantôme étranger vient finalement prendre le boutre en remorque et recrée à Madagascar l'âge des comptoirs commerciaux ; les investisseurs étrangers exploitent les ressources naturelles ou développent le tourisme sexuel ou narcotique. ‘Le Malgache a perdu son identité et sa fierté'.

La Conférence nationale de la Refondation saura-t-elle enfin sortir le pays de son immobilisme et empêcher l'histoire des crises de se répéter ?

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