Fédéralisme : oser parler des non-dits

Les réseaux sociaux deviennent actuellement le lieu de débats passionnés entre Malgaches au sujet du fédéralisme. C'est une bonne et une mauvaise nouvelle. La bonne, c'est que cet engouement des citoyens à s'exprimer sur des choses importantes qui les concernent est une forme saine de participation politique. La mauvaise, c'est que la façon dont le sujet est débattu montre le risque que ce débat dérape. Il faut reconnaitre un point : de nombreuses raisons des partisans au fédéralisme ne (…) - Politique

Fédéralisme : oser parler des non-dits

Les réseaux sociaux deviennent actuellement le lieu de débats passionnés entre Malgaches au sujet du fédéralisme. C'est une bonne et une mauvaise nouvelle. La bonne, c'est que cet engouement des citoyens à s'exprimer sur des choses importantes qui les concernent est une forme saine de participation politique. La mauvaise, c'est que la façon dont le sujet est débattu montre le risque que ce débat dérape.

Il faut reconnaitre un point : de nombreuses raisons des partisans au fédéralisme ne sont pas illégitimes, bien au contraire. Il y a en effet tellement d'incongruités dans les mécanismes de l'administration publique qui soulignent les limites du modèle unitaire. Comment en effet admettre que des décisions importantes pour les communautés locales soient prises à Antananarivo ? Comment comprendre le gaspillage d'argent public dans des fadaises et foutaises à Antananarivo (stade Barea, Colisée au Rova d' Antananarivo, spectacle de jets d'eau au Lac Iarivo, etc.), alors que le kere provoquait des tragédies humaines dans le sud de Madagascar ?

Après 66 ans d'indépendance républicaine, les écarts de développement entre régions aiguisent les frustrations. Celles-ci encouragent les frustrés à croire que la structure unitaire favorise la Capitale, avec toutefois des points de vue pas toujours rationnels qui sont propices aux raccourcis. Les richesses et ressources (ports, minéraux etc.) seraient toutes dans les régions, mais c'est Antananarivo qui en profiterait. Il y aurait une volonté d'organiser le sous-développement des autres régions pour favoriser Antananarivo. Et très rapidement, le nom Antananarivo prend une autre consonance dans certaines bouches. On dit Antananarivo, mais on pense Merina. Mais bien entendu, ces bouches s'en défendent.

Fédération de non-dits

Le débat sur le fédéralisme est en effet entouré de beaucoup de non-dits, voire d'hypocrisie, beaucoup avançant en vitrine des arguments pour justifier leur position pour ou contre l'idée de fédéralisme, sans jamais oser aborder les véritables fondements de leur opinion pour des raisons politiquement correctes.

Le sujet nourrit donc deux prétextes qui se nourrissent en cercle vicieux. Le prétexte du développement qui sert de paravent au tribalisme. Le prétexte du tribalisme pour justifier la méfiance. Pourtant, le sujet mériterait un débat sain et serein, détaché de toutes les lourdeurs causées par la méfiance et la frustration entre ethnies depuis des décennies, si ce n'est des siècles.

Il y a par exemple un sujet qui ne peut être dissocié de la problématique sur le fédéralisme : les tensions entre Merina et « Côtiers ». D'ailleurs, rien que cette dichotomie est critiquable, car il y a beaucoup d'ethnies non-Merina qui n'ont aucun accès à la mer et aux côtes. Traiter de côtier un Bara, un Bezanozano ou un Sihanaka (entre autres) relève donc d'une méconnaissance géographique du pays. En fait, à Madagascar, le terme de côtier n'est pas une construction géographique mais idéologique, pour l'opposer aux habitants des hauts-plateaux, à commencer par les Merina.

Il y a des raisons historiques qui expliquent la méfiance de part et d'autre. Elles datent de la période pré-coloniale, avec notamment le souvenir des exactions qui ont accompagné les conquêtes de territoire par Radama I. La politique des races menée par Galliéni a ensuite exacerbé les tensions en cultivant les antagonismes entre les Merina et les autres ethnies, tel qu'illustré par ses déclarations :

« Toute agglomération d'individus, race, peuple, tribu ou famille, représente une somme d'intérêts communs ou opposés. S'il y a des mœurs et des coutumes à respecter, il y a aussi des haines et des rivalités qu'il faut savoir démêler et utiliser à notre profit, en les opposant les unes aux autres, en nous appuyant sur les unes pour mieux vaincre les secondes. » (Favier, 2015).
« Le remplacement des gouverneurs Hovas en dehors de l'Emyrne, l'abolition de l'esclavage et I' appui donné par moi aux anciens affranchis, les mesures libérales, j'allais dire démocratiques (...) que je prends, la déposition de la Reine surtout, sont les principaux moyens employés pour diminuer l'immense orgueil de la race conquérante, son prestige, son esprit de domination et faire disparaitre les dangers que nous faisait courir le maintien de l'hégémonie Hova » (Michel, 1994).

De plus, il faut se souvenir du contexte dans lequel le fédéralisme a commencer à occuper le devant de la scène. C'était la parade trouvée par Didier Ratsiraka pour tenter de contrer le mouvement des Hery Velona en 1991. Il a réitéré la tactique en 2002 dans son combat politique contre Ravalomanana. Le fédéralisme s'est donc révélé à l'opinion publique en 1991 sous un visage extrêmement antipathique : chasse aux ressortissants des hauts-plateaux quelquefois assortis de meurtres, barrages sur les routes nationales, pillages. L'objectif était d'isoler Antananarivo, et de pousser ses ressortissants à s' enfuir des régions. On a aussi vu apparaitre toutes sortes d'associations et groupuscules se proclamant « des cinq faritany ». Le message était on ne peut plus clair. On se souvient également du 31 mars 1992, lorsque les fédéralistes avaient tenté de pénétrer dans un camp militaire où se tenait la Conférence nationale, afin d'imposer qu'un constitution fédérale soit aussi discutée. L'armée a fait feu pour protéger le camp, et de nombreux morts ont été à déplorer.

Toutefois, même avant 1991, la crise de 1972 avait déjà été l'occasion d'une chasse aux ressortissants des hauts-plateaux dans certaines villes comme Toamasina. Un tract menaçant signé par un « Collectif antigrève des six provinces à part Tananarive-ville » a été distribué :

« Si c'est Tananarive seul qui a destitué le Président Philibert Tsiranana, nous sommes les ressortissants des six provinces à part Tananarive-Ville, et nous allons attaquer la ville de Tananarive. Nous viendrons bientôt, et nous sommes tombés d'accord, Diégo, Tuléar, Majunga, Tamatave, Fianarantsoa ou Tananarive à part la Capitale. Nous demandons à l'armée, à la gendarmerie de ne pas s'impliquer comme elle l'a fait à Tananarive. Tenons-nous-en simplement aux mains nues. Préparez-vous également au sein de la radio nationale, car nous allons nous en emparer car elle nous appartient, nous qui représentons la majorité. » (Rahajarizafy, 1982).

Précisions toutefois que les tensions inter-ethniques concernent également d'autres ethnies, comme les affrontements sporadiques entre Zafisoro et Antefasy pour des raisons foncières (2016), ou les violences entre étudiants du nord et du sud-est de l'île en 2011 à l'Université de Toamasina.

Le rappel de tels faits permet de comprendre un contexte sans chercher à faire la politique de l'autruche. L'établissement d'un bon diagnostic est toujours la première étape d'une recherche de solutions. Autrement, on se contentera de soigner un cancer à coups d'aspirine.

Aucune évidence de liens entre fédéralisme et succès économique

En matière de fédéralisme, notons qu'il y a environ 25 pays au monde qui ont adopté ce système, et qui représentent 40% de la population du globe. Les partisans du fédéralisme à Madagascar mettent en avant le succès de certains pays riches comme la Suisse (PIB/habitant $114,769), les États-Unis ($90,027), l'Allemagne ($60,496), le Canada ($55,698), ou émergents comme le Brésil ($12,310). Les fédéralistes malgaches prennent donc ces niveaux de PIB comme une démonstration du bien-fondé de ce format. On citera également comme exemples de pays appliquant le système fédéral en Afrique, le Nigéria ($1,556) ou l'Éthiopie ($1,081). Dans la liste des 10 pays ayant les PIB/habitant les plus élevés, seuls la Suisse et les États-Unis ont une structure fédérale. Dans la liste des 10 pays ayant le niveau de développement humain le plus élevé (source : PNUD), seuls quatre ont un système fédéral : la Suisse, l'Allemagne, l'Australie et la Belgique.

Il n'y a donc pas une tendance lourde qui permet de répondre clairement à la question suivante : le fédéralisme est-il une résultante ou un facteur favorisant du succès économique ? Il faut par conséquent éviter de faire des raccourcis simplistes, avant d'approfondir les causes spécifiques à chaque pays de leur succès ou de leur échec, que ce soit dans le domaine économique ou celui du fédéralisme. Il y a en particulier un aspect à étudier : le fédéralisme adopté résulte-t-il de l'approche « Holding-Together » ou celle « Coming-Together » ? La nation a-t-elle été construite par le haut ou par le bas ?

Dans le débat sur les réseaux sociaux, il y a beaucoup d'opinions émises avec des raisonnements très discutables pour tenter de rassurer les réfractaires au fédéralisme, en particulier certains « influenceurs » qui prétendent qu'il n'y a jamais eu de conflit inter-ethnique dans des pays ayant adopté une structure fédérale. C'est une déclaration péremptoire qui illustre un manque flagrant de culture générale sur la guerre du Tigrée en Éthiopie, la guerre du Biafra au Nigéria, et surtout la guerre en Yougoslavie qui a conduit à la dissolution de ce pays.

Par conséquent, rêvasser du fédéralisme suisse ou allemand avec les moyens et le contexte historique, social et économique de Madagascar (PIB/habitant $599) est un jeu dangereux. À ceci s'ajoute toute une série de questions auxquelles des raccourcis superficiels ne peuvent donner de réponse. Quel découpage territorial : une redistribution équitable, ou celui hérité de la colonisation (quel comble pour une entreprise visant à refonder la nation malgache) ? Quel mode de désignation du chef d'État : élection nationale ou le modèle comorien de rotation ? Quelle clé de répartition des ressources et des dépenses budgétaires ? Quelle stratégie pour (re)construire la nation, au-delà des kabary de Fanavaozana ?

Une dangereuse boîte de Pandore ?

Comme rappelé plus haut, l'histoire du fédéralisme à Madagascar a été marqué par de nombreux épisodes violents. Actuellement, certains propos de ses partisans sur les réseaux sociaux affirment qu'ils seraient prêts à faire passer par la force leur projet de mise en place de ce système. Certes, les gens font toujours un peu les fanfarons sur Facebook, enhardis par le courage de l'anonymat derrière le clavier, mais cela reste quand même préoccupant car cautionne les non-dits abordés plus haut. Il y a donc un risque que le débat sur le fédéralisme débouche sur une situation que tous les anciens dirigeants avaient pourtant pris soin d'éviter, y compris les présidents Tsiranana, Ratsiraka ou Zafy, malgré la poussée de certaines factions de leurs entourages. À l'exception bien entendu des manœuvres ratsirakistes en 1991 et 2002 pour tenter de protéger son pouvoir.

Il est indéniable que si un projet fédéral était soumis à référendum, il aurait des chances de passer en surfant sur la base des frustrations, mais aussi des fameux non-dits évoqués plus haut. Les partisans de l'État unitaire devront donc faire de créativité crédible dans la contre-proposition à vocation unitaire. Mais est-on sûr que les partisans du fédéralisme ont encore envie de débat ? En principe, le but du débat ne doit pas être la victoire, mais le progrès. Mais si on le laisse prendre la forme d'un jeu à somme nulle dominé par les extrémistes, quel espace reste-t-il pour une discussion fédérative ?


Ouvrages cités :