La robe ne fait pas le mpiandry
La rédaction vous propose une nouvelle série hebdomadaire. Notre folisophe va aborder des sujets de société qui peuvent effleurer la politique, et vice-versa, mais toujours sans prise de tête. De toutes façons, c'est le week-end ! Bienvenue, ami du samedi. Notre cabinet ausculte aujourd'hui un patient increvable, contagieux depuis des siècles, et qui refuse obstinément toute guérison : la maladie du titre. Le syndrome de Monsieur-Le. Le Moi-Je égotique. La robe ne fait pas le mpiandry (…) - Editorial
La rédaction vous propose une nouvelle série hebdomadaire. Notre folisophe va aborder des sujets de société qui peuvent effleurer la politique, et vice-versa, mais toujours sans prise de tête. De toutes façons, c'est le week-end !
Bienvenue, ami du samedi.
Notre cabinet ausculte aujourd'hui un patient increvable, contagieux depuis des siècles, et qui refuse obstinément toute guérison : la maladie du titre. Le syndrome de Monsieur-Le. Le Moi-Je égotique.
La robe ne fait pas le mpiandry : c'est ainsi que l'on pourrait traduire dans le contexte malgache le dicton du XIIIe siècle qui dit que l'habit ne fait pas le moine.
En d'autres termes, le titre ne fait pas la personne de qualité. Du moins, pas toujours.
Ouvrons le dossier des spécimens.
« Monsieur le président » ne donne pas systématiquement la carrure d'un homme d'État.
« Mon général » n'en fait pas nécessairement un génie militaire.
« Monsieur le juge » n'en fait pas toujours un modèle de vertu.
« Monsieur le ministre » ne l'empêche pas de devenir sinistre.
« Monsieur le député » n'assure en rien qu'il soit honorable.
Liste déclinable. À l'infini. Au pluriel. Au féminin.
Quant aux titres religieux tels que « Papa », « Pasitera », « Mompera », « Mpiandry », « Katekista » ou « Diakona », on laissera aux excités de la bigoterie la responsabilité de leur donner le bon Dieu sans confession.
À l'inverse, traiter une femme de « pute » n'en fait pas nécessairement une péripatéticienne. Qualifier un homme de « con » ne le convertit pas en sexe de femme, même si c'est la définition du dictionnaire. Heureusement. Ou pas.
Se faire appeler « Monsieur le ceci » ou « Madame la cela » n'a donc jamais rien transformé. Sauf l'ego du concerné et de ses proches, car la maladie qui l'accompagne est contagieuse. Mais aussi celui du deuxième bureau, car elle est sexuellement transmissible.
Ce qui fait la capacité d'un être humain à assumer ses fonctions avec compétence et dignité, ce n'est pas le titre.
Ce sont ses qualités morales.
Son sens de l'État.
Son patriotisme.
Sa grandeur d'âme.
Sa compétence.
Son respect de soi.
Son respect des autres.
Pourquoi avant un vol, une compagnie aérienne ne demande jamais aux passagers de voter pour choisir qui portera le titre de commandant de bord ? Elle le désigne en fonction de la formation, du tempérament et de l'expérience. Personne n'a envie de traverser une zone de turbulences avec un pilote élu à la popularité ou à la bogossité.
Seules exceptions où le titre est en principe en adéquation avec la compétence : les domaines universitaire et scientifique. On reconnaît à « Monsieur le professeur » le talent pour professer. On reconnaît à « Monsieur le docteur » le droit de soigner. On accepte à « Monsieur l'ingénieur » la qualité de pouvoir apporter des solutions techniques. Etc. Point commun avec le commandant de bord : aucun de ces titres ne s'obtient par vote.
En politique, c'est différent : l'élection permet de donner le pouvoir de diriger à n'importe qui. Il est donc normal de constater que de nombreux élus font n'importe quoi. Avec les non-élus, c'est encore pire : ils ne se sentent redevables de rien envers personne. Pas même envers leur reflet dans le miroir.
Dans le monde politique, un titre n'est pas une assurance-qualité. C'est juste un attribut de fonction, et un justificatif de pouvoir.
Celui des politiciens. Des policiers. Des magistrats. Des douaniers. Des inspecteurs des impôts. Des plantons faisant la pluie et le beau temps dans la vitesse de circulation des parapheurs. Et tout autre rapace qui vit et vole du haut en bas de l'administration publique.
Le pouvoir de décider.
Le pouvoir de nommer et celui de virer.
Le pouvoir d'accélérer et celui de bloquer.
Le pouvoir de racketter et celui de harceler.
Le pouvoir de gaspiller l'argent public comme s'il poussait dans le jardin.
Le pouvoir de voyager aux frais de la princesse.
Le pouvoir de vous emmerder. Quelquefois gratuitement. Mais beaucoup plus souvent, en cherchant à monnayer votre quiétude. Mametraha kely raha tsy te hihinana gagazo.
Le pouvoir de propager des rumeurs, car beaucoup croient stupidement que la parole du pouvoir a valeur d'évangile.
Le pouvoir de se faire catapulter « Monsieur le sixième dan de karaté obtenu dans une enveloppe-surprise ».
Ami du samedi, retiens bien ceci : lorsque l'éthique a fermé boutique, les dérives arrivent à Tananarive. Mais aussi ailleurs.
Mais chez tous ces patients atteints du syndrome de Monsieur-Le (ou Madame-La), il y a une conviction irréfragable : ils sont l'élite de la nation.
Les plus intelligents.
Les plus patriotes.
Les plus intègres.
Les plus expérimentés.
Les plus courageux.
Les plus cultivés.
Ceux qui ne font jamais d'erreurs.
Ceux qui ont toujours raison.
Ceux habilités à distribuer les décorations et les bons points de « héros malagasy », même aux fripons.
Ceux qui ne supportent ni contradiction, ni contrariété : l'allergie la plus répandue au sommet de la pyramide.
Bref, les champions. Reste à savoir dans quelles catégories.
En effet, quand on regarde le passé et le présent de beaucoup d'entre eux, le diagnostic est sans appel : nos élites se délitent. Pour certains, on ne parlerait même plus de casseroles, mais d'un magasin entier de batteries de cuisine. Avec service après-vente et garantie décennale.
Depuis 1960, le problème du pays n'est pas d'avoir confié le pouvoir à des gens.
C'est de l'avoir confié à des gens qui n'avaient pas l'envergure pour l'assumer entièrement avec talent et classe. Et ce, du haut en bas de l'échelle de l'administration publique.
L'ego hypertropié, l'arrogance, l'abus de pouvoir ou la corruption viennent livrés en kit avec la panoplie du puissant à Madagascar. Avec en prime l'ultracrépidarianisme et l'effet Dunning-Kruger. Deux mots pédants pour dire la même chose : moins on a de connaissance sur un sujet, plus on joue la partition contraire.
Et ça nous promet le paradisa sosialista. Et ça nous abreuve de fahamarinana et de fahamasinana. Et ça nous chante la bonne gouvernansa. Et ça nous fait des velirano. Et ça nous promet le fanavaozana.
Quand on a le pouvoir, la compétence et l'intégrité deviennent comme le beurre : moins on en a, plus on l'étale. Et plus ça sent le rance.
Les politiciens nourrissent l'illusion que leur titre les rend experts de tout et de rien à la fois. De la lutte contre les pandémies à la sauvegarde des âmes de la population. Des finances publiques à la géopolitique. Du professionnalisme de la presse aux tuyaux percés de la Jirama.
Le syndrome du Monsieur-Le atteint les sens. Il rend sourd aux critiques. Aveugle aux évidences. Insensible aux malheurs de la population.
Il ne voit que les cire-pompes. Il n'entend que les louanges, même les plus hypocrites.
Car dans leurs lubies et leurs illusions, ces malades ne sont jamais seuls. Ils sont encouragés par les thuriféraires, les laudateurs, les flagorneurs, les bravoprezidàistes. En quatre mots comme en mille, ceux qui font commerce de solelakisme pour garder leur accès au râtelier et éviter deux lignes dans le communiqué du mercredi, section abrogations. Ou pour continuer à rêver d'y figurer, section nominations.
À l'époque des réseaux sociaux, le phénomène a pris une autre dimension avec l'élevage industriel de troupeaux de comptes fakes, engraissés au like, organisés et payés pour braire dans un sens ou contre l'autre.
Tout cela gonfle une bulle artificielle qui fait croire au puissant qu'il jouit d'une popularité extraordinaire, immuable et irréversible. Jusqu'à ce que la place du 13 mai lui raconte une autre histoire.
Les crises cycliques ne sont donc pas seulement le fruit de manœuvres politiques de bas étage. Elles sont aussi le résultat de mentalités basses qui grouillent en haut de la pyramide.
Si l'habit ne fait pas le moine, et que la robe ne fait pas le mpiandry, alors il faut se rendre à l'évidence : le titre n'est parfois qu'un masque taillé pour donner l'illusion. Se faire appeler « Monsieur le » ou « Madame la », cela sonne sérieux et fait respectable.
Mais l'être humain est ainsi fait que nul n'est parfait, et certains, visiblement, encore moins que d'autres. Surtout dans la classe politique. Du moins, si classe il y a.
Le titre n'empêche donc pas les dérapages. Au contraire, il les favorise.
Une question se pose alors. Elle a déjà été posée, il y a bien longtemps, par Juvénal, poète de la Rome antique.
Quis custodiet ipsos custodes ?
Qui garde les gardiens ?
Qui surveille les surveillants ?
Qui juge les magistrats ?
Iza no hiandry ny mpiandry ?
Consultation terminée. Ordonnance délivrée gratuitement.
Ainsi parle le folisophe du ça me dit. Qui vous dit à samedi prochain.
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